Livre le jardinier-maraîcher


Jean-Martin Fortier
Le jardinier-maraîcher
Manuel d’agriculture biologique sur petite surface
préface de Laure Waridel
illustrations de Marie Bilodeau
editeur
COORDINATION ÉDITORIALE: Barbara Caretta-Debays
SOUTIEN À L’ÉDITION: Rosalie Lavoie
ILLUSTRATIONS: Marie Bilodeau
GRAPHISME: Louise-Andrée Lauzière
PHOTO DE LA COUVERTURE: Alex Chabot
TRADUCTION: Jean-François Vincent
Conversion au format ePub: Studio C1C4
 
© Les Éditions Écosociété, 2012, pour la première édition
© Les Éditions Écosociété, 2015, pour la présente édition (revue et augmentée)
 
Dépôt légal: 3e trimestre 2015
ISBN ePUB 978-2-89719-205-1
 
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de l’aide accordée à notre programme de publication. Nous remercions le gouvernement du Québec de son soutien par l’entremise du Programme de crédits d’impôt pour l’édition de livres (gestion SODEC) et la SODEC pour son soutien financier. 

À ceux et celles qui s’investissent pour faire des campagnes un endroit accueillant pour les oiseaux, les grenouilles, les abeilles et les vers de terre.

Et à ceux et celles qui, dans la ville, reconnaissent, apprécient et encouragent une approche artisanale de l’agriculture.

Jean-Martin nous offre une rêve, mais très réel. Et rentable ! Il nous donne toute l’information nécessaire pour le réaliser et, en plus, il nous dit que c’est simple. Personne ne pensait que son livre, un ouvrage technique, pouvait remporter un tel succès.
– Thimoté Croteau, Les Jardins d’Inverness (Québec)
Le jardinier-maraîcher est un livre très technique, mais pratique. Ce que Jean-Martin a réussi à faire avec sa micro-ferme exige beaucoup de planification, de saines pratiques de gestion et une réflexion approfondie sur les nouvelles pratiques horticoles qu’il partage généreusement avec nous. Que ce soit pour la maison ou pour un jardin commercial, ce manuel risque d’être aussi utile… que la grelinette!
– Joseph Templier, agriculteur français chevronné et coauteur du Guide de l’autoconstruction. Outils pour le maraîchage biologique
En France, Le jardinier-maraîcher est rapidement devenu un ouvrage de référence pour l’agriculture à petite échelle. À la fois visionnaire et pratique, ce livre est d’une rare intelligence. En partageant sa façon de travailler la terre, qui vise l’abondance et la croissance, mais dans le respect des principes écologiques, Jean-Martin nous propose une nouvelle façon de nous connecter à la planète et nous le remercions pour ça.
– Charles Hervé-Gruyer, professeur de permaculture et agriculteur à la ferme du Bec Hellouin (France)
Jean-Martin célèbre les vertus de la ferme à petite échelle et détaille de façon experte l’utilité des outils appropriés à cette échelle, que ce soit la grelinette, le semoir, la binette, le pyrodésherbeur, les mini-tunnels et les tunnels, ainsi qu’une foule d’autres outils conçus spécifiquement pour ce type d’agriculture. Il reprend là où Eliot Coleman nous avait laissés, mettant en application plusieurs de ses principes fondamentaux, mais d’une façon si intelligente qu’elle procure aux fermiers débutants le cadre solide dont ils ont besoin pour démarrer leur entreprise et réussir eux-mêmes en tant que producteurs bio sur petite surface.
– Adam Lemieux, directeur des outils et fournitures chez Johnny’s Selected Seeds
Le livre de Jean-Martin est vraiment bien fait et devrait être d’une grande utilité aux agriculteurs, peu importe où ils exercent . Échanger des idées et de l’information est une activité très importante, car, quand on transmet ses idées, la personne qui nous suit peut les reprendre là où nous les avons laissées et les mener à un niveau supérieur.
– Eliot Coleman, pionnier de l’agriculture biologique et auteur de l’ouvrage Des légumes en hiver. Produire en abondance, même sous la neige

Avant-propos à la nouvelle édition

J’AI RÉDIGÉ LA MAJEURE PARTIE DU Jardinier-maraîcher en 2011. Depuis, beaucoup de choses ont évolué dans nos jardins et cette nouvelle édition me donne l’occasion de vous faire part de ces améliorations, en plus d’effectuer certaines corrections à l’édition originale. Le lecteur y trouvera, j’en suis convaincu, encore plus de trucs de maraîchage diversifié et plus d’informations sur les outils pour optimiser le travail sur petite surface. Fidèle à ma façon de faire, je vous parlerai de ce que nous avons testé durant plusieurs saisons et qui, je le sais, donnera des résultats probants aux jardiniers-maraîchers qui voudront s’inspirer de nos pratiques pour améliorer les leurs.
S’il y a eu un gros changement depuis la parution du Jardinier-maraîcher, c’est bien toute la visibilité que le livre m’a apportée. Plus qu’auparavant, j’ai voyagé pour présenter nos méthodes culturales et, la plupart du temps, j’ai pu en profiter pour faire des découvertes en visitant d’autres fermes. Je pense notamment aux binettes électriques découvertes sur la côte Ouest des États-Unis ou aux Jardins du Temple, en France; ces exemples m’auront permis de constater qu’un système cultural en planches permanentes, ainsi que la plupart des méthodes culturales présentées dans Le jardinier-maraîcher, sont applicables sur une surface plus grande que l’hectare que nous cultivons.
Je suis souvent sollicité par des petits fabricants d’outils qui font parfois le détour pour venir me présenter leurs prototypes. Je pense notamment au jeune Jonathan Dysenger qui, à 18 ans, a conçu une récolteuse à mesclun électrique actionnée par la puissance d’une perceuse à batterie. C’est un outil fantastique qui nous aura fait économiser des milliers d’heures de travail aux jardins. Grelinette plus performante, dérouleuse à plastiques pour le motoculteur, nouveau semoir de précision, etc.: il existe présentement un engouement important pour la création d’outils conçus pour le maraîchage sur petite surface. Bien que ceux-ci ne soient pas tous d’égale utilité, certaines innovations apportent de réels bénéfices à ceux et celles qui les adoptent. Avec la recherche de bonnes pratiques culturales, l’utilisation d’outils plus performants demeure l’une des meilleures stratégies pour améliorer la productivité de ses cultures et, du coup, sa qualité de vie de jardinier maraîcher.
L’autre grand changement auquel Maude-Hélène et moi avons dû faire face est toute la publicité que Le jardinier-maraîcher a engendrée autour de nos activités. Il ne se passe pas une journée sans que nous recevions un courriel ou une visite de gens qui veulent en savoir davantage sur nos pratiques culturales. Malheureusement, il nous est impossible de répondre à tout le monde et encore moins d’accueillir convenablement tous les gens qui aimeraient faire un stage à notre ferme. Cela dit, nous sommes très sensibles à ces demandes et souvent émus par la soif d’apprendre le métier que plusieurs d’entre eux manifestent.
Finalement, sur une note plus personnelle, l’aventure du Jardinier-maraîcher m’aura permis de réfléchir sur le sens de mon métier sous un nouvel angle. Lorsque Maude-Hélène et moi étions poussés par le désir de trouver une voie professionnelle en harmonie avec nos valeurs, l’agriculture s’est avérée la réponse à notre quête d’un mode de vie équilibré, et je me sens privilégié d’avoir trouvé une vocation aussi épanouissante si tôt dans ma vie. Ce métier nous aura permis de nous établir à la campagne, d’y construire notre maison et d’élever nos enfants en communion avec le rythme des saisons. Mais dernièrement, je prends conscience que l’agriculture nous a mis en contact avec quelque chose de beaucoup plus grand que la ferme et qui va au-delà de la qualité de vie que nous nous sommes créée.
D’une part, notre métier nous permet de participer à la société sans toutefois être totalement absorbés par l’économie mondialisée si destructrice. De la graine à la plante, les légumes que nous vendons sont cultivés en utilisant des quantités minimes de carburants fossiles. Les outils que nous utilisons proviennent tous de petites entreprises et les intrants nécessaires à la croissance de nos cultures ne sont pas issus de procédés industriels. La vente directe permet d’éliminer les intermédiaires et, donc, d’établir une relation fructueuse avec nos clients. La profession de fermier de famille démontre qu’il est possible de «faire des affaires» à une échelle locale. Notre métier participe à la résilience de nos communautés.
Cette prise de conscience, conjuguée à l’engouement citoyen pour la «bonne bouffe» saine et artisanale, nous permet non seulement de contribuer à l’essor de notre communauté, mais également d’entretenir une relation privilégiée avec elle. De plus en plus de gens nous témoignent de l’estime qu’ils ont pour notre travail lorsqu’ils s’arrêtent nous voir au marché, et bon nombre de nos partenaires de l’Agriculture soutenue par la communauté (ASC) nous ont confié que nous faisions partie de leur prière de remerciements avant chaque repas… Pour toutes ces personnes, nos légumes sont plus que de simples produits de consommation, ils occupent une place spéciale dans leur vie. Les compliments et les encouragements que nous recevons constituent probablement la partie la plus satisfaisante de notre difficile métier.
Il est exaltant de constater que les agriculteurs et les consommateurs ne sont pas les seuls à prendre part à ce changement de paradigme. Les conférences que j’ai été invité à prononcer tant en Amérique qu’en Europe m’ont permis de rencontrer énormément de gens activement engagés à construire un monde meilleur, avec l’agriculture comme pierre angulaire. Des agronomes et des techniciens du bio, certes, mais également des militants, des organisateurs communautaires, des enseignants, des professionnels de la santé, des citoyens conscientisés et même plusieurs politiciens engagés. Par leur valeureux travail, ces gens contribuent à mettre fin à l’exploitation des agriculteurs et à conscientiser la population relativement à l’importance de connaître la provenance de ce qu’ils mangent.
Ces personnes ont toute ma gratitude, et je souhaite que leurs efforts incitent une foule de plus en plus nombreuse à venir grossir nos rangs. Cela dit, ce dont ce mouvement a besoin par-dessus tout, c’est non seulement de voir plus de gens valoriser le travail d’agriculteur, mais surtout de les voir en faire leur métier. Notre monde a besoin que les petites fermes à échelle humaine se multiplient.
Malheureusement, bon nombre de jeunes se détournent de la profession, non pas à cause du mode de vie rural, mais en raison des défis économiques que représente la gestion d’une exploitation agricole. Le démarrage d’une ferme maraîchère, même en bio, entraîne souvent l’achat de machinerie lourde et d’un grand terrain. Il faut également gérer des employés et acquérir, puis entretenir, des infrastructures coûteuses. Présenté de cette manière, l’achat ou le démarrage d’une telle entreprise semble impossible. Je connais ce sentiment parce que c’est ainsi que je me sentais lorsque j’ai commencé à m’intéresser à l’agriculture.
Mais ce n’est pas la seule façon de devenir maraîcher. On peut accéder à cette profession en remplaçant les infrastructures et les équipements coûteux par des habiletés différentes fondées sur des technologies appropriées et des pratiques horticoles nouvelles. J’espère que les expériences et les renseignements contenus dans ce livre aideront les aspirants agriculteurs à comprendre comment y parvenir.
Une des choses qui m’encouragent le plus est de voir le nombre de jeunes gens enthousiastes, éduqués et politisés qui souhaitent profondément apprendre l’art de produire de la nourriture de manière durable. Dans un avenir rapproché, cette communauté formera une masse critique puissante et, le jour venu, on ne pourra plus nous ignorer.
L’ère du pétrole bon marché tire à sa fin et cela ne fera qu’augmenter l’importance de l’agriculture écologique, artisanale et sociale ainsi que l’engouement qu’elle suscite. Ce jour est peut-être beaucoup plus proche qu’on ne le croit. L’agriculture locale a le pouvoir de transformer la société, et je suis de ceux qui pensent que cette transformation est en cours. Mais pour y arriver, il nous appartient à tous de réinventer le noble métier d’agriculteur.
 
Jean-Martin Fortier
Saint-Armand, Québec
Mars 2015

Préface
Après notre printemps érable, un printemps arable?

On ne pourra faire disparaître la dictature économique qu’en s’organisant peu à peu pour ne plus en être dépendants. Il ne s’agit pas pour autant d’être autarciques, mais autonomes et ouverts à d’autres autonomies.

− Pierre Rabhi, Manifeste pour la Terre et l’humanisme, 2008.

QUELQUE CHOSE EST EN TRAIN DE SE PASSER au Québec et sur la planète. Pas seulement parce que le climat change, que la biodiversité s’effrite et que les inégalités augmentent. Non. Quelque chose d’autre est en train de naître. Une force s’anime dans nos villes et nos campagnes. Des citoyens, toujours plus nombreux, réalisent que pour remédier aux défis de notre époque, il faut s’unir pour transformer l’économie. On ne peut laisser cette construction sociale carburer à une exploitation environnementale et sociale telle qu’elle menace la survie de notre espèce1. Le temps est venu d’entamer une transition qui mettra l’économie au service des citoyens dans le respect des écosystèmes. Rien de moins. Dans tous les milieux, des gens se lèvent et se soulèvent, donnant naissance à de nouvelles formes d’organisations citoyennes.
Pourquoi?
Parce que fondamentalement, personne ne souhaite de désastres écologiques et humanitaires. Agir en cohérence avec le monde que l’on se souhaite, celui que l’on souhaite à nos enfants, est un antidote fantastique contre la panique individuelle et l’apathie sociale. Cet «agir» se manifeste de manières très diverses: grève étudiante, mouvement des Indignés, consommation responsable, création de coopératives, mise sur pied de comités pour le développement durable et la défense du bien commun, art et journalisme engagés, agro-écologie, simplicité volontaire, commerce équitable, investissement responsable, tourisme solidaire, implication syndicale, communautaire, politique, etc. Ces initiatives, en apparence disparates, naissent toutes d’un besoin de transformation du local au global. Elles sont une forme de résistance.
Chacune à leur manière, elles tissent des liens qui ont été rompus par un système économique qui nous met en lutte les uns contre les autres et contre les écosystèmes. L’histoire nous apprend pourtant que la coopération, davantage que la compétition, a permis aux humains de survivre et de trouver leur bonheur. Qui plus est, plusieurs études en psychologie ont démontré que l’engagement social et environnemental contribue au bonheur et à la santé mentale. Pourquoi s’en priver?
S’il est un lieu où le potentiel d’engagement et de transformation est immense, c’est bien dans nos champs… jusque dans nos assiettes2. Il faut pour cela oser changer de paradigme, rompre avec les idées toutes faites qui circulent. En agriculture notamment! Vous tenez entre vos mains un outil formidable pour y contribuer. Le jardinier-maraîcher a tout ce qu’il faut pour provoquer une petite révolution agricole au Québec. En multipliant les jardins maraîchers sur tout le territoire, un changement profond pourrait bien s’opérer dans les prochaines années. Pourquoi pas un printemps arable dans nos contrées dans la foulée du printemps érable né dans nos universités?
Briser des mythes
Combien de fois ai-je entendu raconter que les cultures biologiques sont improductives? Qu’il n’y a pas d’avenir pour les jeunes en agriculture à moins qu’ils n’héritent d’un patrimoine familial de centaines d’hectares? Que nous nous trouvons au fond d’un cul-de-sac environnemental, social et économique? Bref, que nous sommes coincés dans un modèle industriel sans issue, la bouche pleine d’OGM et de résidus de pesticides, complètement impuissants face aux géants de l’agroalimentaire qui contrôlent les marchés mondiaux.
Jean-Martin Fortier et Maude-Hélène Desroches nous prouvent le contraire. Non pas en utilisant des modèles théoriques et économiques abstraits ou un discours politique fleuri, mais grâce à 10 années de pratique qui donnent force à des alternatives concrètes. Ils sont un exemple vivant des transformations qui s’opèrent, d’un printemps arable naissant tout doucement pour une autre agriculture. Ils démontrent que nous avons le choix et les moyens de faire autrement.
Du Nouveau-Mexique au Québec en passant par Cuba, ils ont mis leurs mains dans la terre et leurs genoux sur le sol pour apprendre différentes techniques de maraîchage biologique, des plus productives aux plus rentables. Ils ont fait ce choix après avoir complété des études universitaires en développement durable, tous deux épris d’un idéalisme pragmatique, d’une envie de changer le monde à la mesure de ce qu’ils aiment et surtout, de ce qu’ils sont.
Aujourd’hui établis avec leurs deux enfants à Saint-Armand, en Montérégie, ils ont créé les Jardins de la Grelinette. Moins d’un hectare, sur une superficie totale de quatre, nourrit 150 familles grâce à l’Agriculture soutenue par la communauté (ASC). Ils distribuent aussi leurs légumes au marché fermier de Lac-Brome, à quelques restaurants des environs ainsi qu’à l’épicerie de Frelighsburg, le village voisin. Plus de 40% de leur production est ainsi vendue à moins de 30 km de leurs champs et de leurs serres. Le reste est livré directement à leurs partenaires d’ASC à Montréal, soit à une heure de route.
Une agriculture soutenue par la communauté
Promue par Équiterre depuis une quinzaine d’années, l’ASC offre de nombreux avantages aux producteurs aussi bien qu’aux consommateurs, considérés comme partenaires de la ferme. Payant à l’avance une part de la récolte, ces «consomm’acteurs» permettent à leurs fermiers de famille d’éviter une large part de l’endettement du printemps. La récolte venue, ils reçoivent un panier de légumes bio, des plus frais, livré dans leur quartier. Ce rendez-vous a lieu une fois par semaine à une heure et à un lieu fixes, souvent dans la ruelle de l’un des citoyens ou à l’entrée d’un lieu de travail, lorsque les employés d’une entreprise décident d’organiser un point de chute.
Les partenaires ne choisissent pas le contenu exact de leur panier, bien qu’ils aient une idée à l’avance de ce qui sera semé et planté à la ferme bio qu’ils ont choisie. Consommateurs et producteurs partagent donc les risques et les bénéfices d’un mode de production où les intrants de synthèse sont proscrits. Plus la récolte est bonne, plus les paniers sont généreux. Advenant que l’été soit trop chaud pour les crucifères (brocolis, choux, choux-fleurs, etc.), il y aura plus de solanacées (poivrons, tomates, aubergines, etc.) dans le panier. Si les doryphores se sont attaqués aux pommes de terre, il faudra peut-être s’en passer. Une boîte d’échange permet à ceux qui le désirent de se départir des légumes qu’ils aiment moins, pour en choisir d’autres à la place.
L’ASC a aussi l’avantage de réduire le gaspillage lié à la standardisation. Vous aurez sans doute remarqué que dans les épiceries, les fruits et les légumes d’un même étalage sont tous pareils. Les carottes un peu croches, les pommes ayant une petite tache, les tomates trop grosses ou trop petites sont systématiquement éliminées avant leur arrivée sur les tablettes. Ces caractéristiques esthétiques ne nuisent pourtant en rien au goût ou à la valeur nutritive des aliments. L’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) estime qu’à l’échelle de la planète, au moins 30% des aliments cultivés sont gaspillés pour diverses raisons3. Aux États-Unis, des études stipulent que ces pertes sont de l’ordre de 40% à 50%4. La mondialisation du système agroalimentaire et la standardisation qu’elle impose contribuent largement au fait que l’on doive produire plus pour rien!
Rentable et productive
Jean-Martin et Maude-Hélène sont jeunes et n’ont pas hérité d’un patrimoine agricole. Ils sont partis de rien, si ce n’est d’un grand capital de détermination et d’intelligence. Choisissant de miser sur la qualité plutôt que sur la quantité, ils ont mis sur pied une petite entreprise rentable et productive, qui est à leur service et non l’inverse. Ils ont choisi l’autonomie.
Contrairement à la majorité des producteurs agricoles du Québec, ils vivent entièrement d’une agriculture biologique, de proximité et à échelle humaine. Un modèle que l’on peut aussi qualifier d’équitable étant donné la nature des relations qu’ils entretiennent avec leurs partenaires. Jean-Martin et Maude-Hélène connaissent ceux qu’ils nourrissent et vice-versa. Leur entreprise s’est construite sur des liens de confiance, grâce à des gens soucieux de leur santé tout autant que du sort de la ferme qui les nourrit. Il s’agit d’une initiative économique «ancrée» dans la société, pour faire écho à l’historien de l’économie Karl Polanyi. Dans son livre phare La grande transformation, il nous permet de comprendre le processus ayant mené l’économie à l’état de déconnexion actuel, tant sur le plan social qu’environnemental. L’histoire des Jardins de la Grelinette et leur participation à l’ASC servent d’exemples pour parcourir le chemin inverse.
Alors que les marchés financiers bradent des «futures» aux plus offrants, créant de la richesse sur papier en spéculant et en affamant les pauvres, l’ASC est leur antithèse. Bien ancrée dans l’économie réelle, elle nourrit des gens; tant ceux qui produisent que ceux qui consomment. Les producteurs et les consommateurs n’ont pas à se soumettre à la loi de l’offre et de la demande. Ils établissent leurs propres règles. On peut dire qu’ils se fabriquent un marché au lieu de se soumettre à ses règles. Cela évite l’externalisation des coûts environnementaux et sociaux, si commune aux pratiques économiques classiques et si dommageable au bien commun.
À mes yeux de sociologue, les Jardins de la Grelinette et tout particulièrement l’ASC incarnent cette économie post-capitaliste qui pointe à l’horizon. Née en réaction aux échecs du modèle dominant, elle répond directement aux besoins des gens dans le respect des écosystèmes. Il s’agit d’une économie sociale et écologique. Son capital premier est l’intelligence humaine qui fait appel à la coopération et aux forces de la nature, en les utilisant respectueusement plutôt qu’en les exploitant. Elle offre de forts rendements humains et environnementaux tout en ayant de nombreux avantages économiques.
L’année dernière, par exemple, les Jardins de la Grelinette sont parvenus à dégager une marge bénéficiaire supérieure à 45% , soit plus du double de la moyenne des fermes québécoises et canadiennes, toutes tailles confondues. Ils ne reçoivent pourtant pas de subventions gouvernementales. L’agriculture est leur seule source de revenu.
Small is beautiful
Contrairement à la plupart des fermes québécoises, la Grelinette ne croule pas sous le poids des dettes, car les investissements nécessaires au modèle choisi sont minimes : peu de superficie, peu de machinerie et d’énergie fossile, aucun intrant chimique, etc. Ce sont leurs partenaires d’ASC qui financent la majorité des investissements du printemps, en payant à l’avance ce qu’ils recevront entre les mois de juin et de novembre. Aucune banque ne la tient en otage. C’est bien l’une des clés du succès des Jardins de la Grelinette, partagé sans ambages par Jean-Martin.
À l’inverse des Monsanto et Syngenta de ce monde, qui brevètent tout ce qu’ils peuvent (et même ce qui appartient à tous!), c’est dans la transparence la plus totale que Jean-Martin nous livre ses trucs de production pour que d’autres puissent en profiter. Ses recommandations judicieuses sont destinées à ceux et celles qui veulent vivre d’une agriculture écologique en devenant des jardiniers-maraîchers à temps plein. De tels projets peuvent très bien se réaliser en ville ou en banlieue étant donné le peu de surface nécessaire à de tels jardins.
Véritable manuel d’accompagnement, ce livre nous apprend, étape par étape, comment choisir l’emplacement d’un site idéal, faire une bonne planification financière, établir ses jardins, choisir ses outils, démarrer ses semis, etc. On saisit l’importance du désherbage, du dépistage et de la prévention des maladies. On comprend l’importance du travail assidu et d’une organisation rigoureuse. Jean-Martin explique ses choix, certains qu’il souhaiterait être plus écologiques mais qu’il ne parvient pas toujours à faire. Il est intègre, mais pas intégriste.
Les pages qui suivent permettent de saisir à quel point l’agriculture biologique exige de bien comprendre la complexité des interactions nécessaires à la vie dans les sols. On cherche à imiter la nature, et non à la combattre. Il faut donc créer des écosystèmes productifs à court et à long termes, tout en maintenant un équilibre entre ce qui est pris et ce qui est rendu à la terre. La chimie doit être remplacée par la biologie, ce qui nécessite des connaissances bien plus complexes que l’application de produits miracles prescrits par l’industrie. Dans ces pages, Jean-Martin nous explique pourquoi on ne peut se contenter de remplacer un pesticide chimique par un biopesticide, ou un engrais chimique par un engrais naturel. Il nous permet de saisir, preuves à l’appui, à quel point l’agriculture biologique est aussi exigeante qu’elle peut être productive.
Ce livre est si convaincant et si bien expliqué qu’après sa lecture, je me suis même demandé si je ne changeais pas de vocation! Non pas que la vie de jardinier-maraîcher biologique semble facile, loin de là, mais parce qu’elle a un sens. Ce métier permet un mode de vie sain et écologique, favorise la complicité avec la nature et contribue très concrètement à l’émergence d’une économie écologique et sociale, si nécessaire pour la suite du monde.
Je souhaite que ce manuel aboutisse entre les mains de tous les étudiants et les étudiantes en agriculture et en agronomie ainsi qu’entre celles des fonctionnaires des ministères de l’Agriculture à Québec, à Ottawa et ailleurs dans le monde. L’expérience de la Grelinette fait non seulement la preuve qu’une autre agriculture est possible, mais qu’elle est en marche.
Le temps est venu d’être complice de ce printemps arable.
  
Laure Waridel
Printemps 2012

Remerciements
J’AIMERAIS REMERCIER Isabelle Joncas, d’Équiterre, André Carrier, du ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ), ainsi que Roméo Bouchard et Sophie Guimont pour leur contribution respective à ce projet. Votre regard et vos commentaires sur le manuscrit m’ont grandement aidé à clarifier mon propos. Pour la révision technique de l’ouvrage, j’aimerais remercier Daniel Brisebois, François Handfield, Frédéric Duhamel et Yan Gordon, qui sont tous des maraîchers que j’estime. Merci également à Diane Lamothe et Emmanuelle Walter pour la révision linguistique et le travail d’édition sur mes textes. Un gros merci à Ghislain Jutras, professeur d’agriculture biologique au Cégep de Victoriaville, pour sa contribution au glossaire et à plusieurs autres endroits de l’ouvrage. Finalement, j’offre mes remerciements à Laure Waridel pour avoir accepté si volontiers d’en écrire la préface.
Je veux également souligner l’appui de la Financière agricole du Québec, de la MRC et le CLD Brome-Missisquoi, ainsi que celui de la fondation ontarienne Carott Cache pour la production du livre.
Merci à Marie Bilodeau pour son grand talent et à toute l’équipe d’Écosociété, particulièrement à Barbara Caretta-Debays qui a cru dès le début en ce livre. C’est vous qui avez mené mon travail à un niveau supérieur de qualité et je vous en suis reconnaissant.
En terminant, j’aimerais remercier deux personnes pour leur contribution à la personne que je suis devenue. Mon père, qui m’aura enseigné très jeune à faire des plans d’action et à être bien organisé. C’est bien là le meilleur outil de mon coffre. Et Maude-Hélène Desroches, ma partenaire de travail, ma meilleure amie et mon amoureuse.
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Avant-propos à la première édition

EN 2000, APRÈS MES ÉTUDES universitaires à l’École de l’environnement de l’Université McGill, à Montréal, j’ai entrepris un séjour à l’étranger de deux années qui, en fin de compte, m’aura initié au métier de jardinier-maraîcher. Durant les 10 années qui ont suivi, mon seul travail rémunéré a été de faire pousser des légumes biologiques et de les vendre directement à des consommateurs solidaires et désireux de se nourrir localement.
Après avoir jardiné comme salarié et à mon compte sur une terre louée, je me suis établi de façon définitive sur un site de quatre hectares localisé à Saint-Armand, dans le sud du Québec, en 2005. J’ai appliqué le savoir-faire que j’avais acquis en maraîchage diversifié et en permaculture pour faire de notre micro-ferme un lieu de très haute productivité maraîchère sur une surface de moins d’un hectare.
Depuis mes débuts en agriculture, je partage mes aventures de jardinage avec ma conjointe Maude-Hélène Desroches. L’existence et le succès des Jardins de la Grelinette sont autant le fruit de son travail que du mien, car nous nous y sommes entièrement investis tous les deux. En conséquence, bien que Le jardinier-maraîcher reflète mes propres opinions et suggestions, le «nous» est utilisé tout au long de ce manuel pour décrire les pratiques et techniques horticoles utilisées dans notre ferme. Pour ceux et celles que cela intéresse, notre histoire de jardinage est racontée sur le site web de notre ferme.
Compte tenu du temps que requiert l’élaboration d’un tel projet, la rédaction de ce manuel ne fut pas une mince affaire. Je tiens à souligner que cette aventure a été rendue possible grâce au soutien de ma famille et à la collaboration de nos employés à la ferme. L’hiver québécois y est aussi pour quelque chose…
L’idée de rédiger ce manuel est motivée principalement par mon désir de voir s’établir davantage de jeunes en maraîchage biologique et de contribuer à les outiller dans leurs démarches. Par expérience personnelle, je sais que l’un des besoins les plus importants d’un jardinier novice est d’avoir à portée de main un exposé clair sur la façon de procéder à chaque étape de la saison agricole.
Ce projet est aussi motivé par la conviction qu’un manuel pratique de culture maraîchère ne peut être convenablement rédigé que par un ou des maraîchers expérimentés. Dans ce métier, il y a beaucoup à apprendre afin d’acquérir la compétence qui fait le succès d’une saison agricole, et le maraîcher d’expérience est le mieux placé pour expliquer sa méthode de travail. C’est de cela qu’il est question dans ce manuel.
Chapitre par chapitre, j’ai voulu expliquer les pratiques horticoles utilisées à ma ferme avec le plus de détails possible, car j’ai toujours cru qu’un modèle à suivre est important lorsqu’on a peu ou pas d’expérience dans un domaine. Par conséquent, il est important de comprendre que ce document n’est pas une référence «scientifique et agronomique», mais plutôt une source de conseils pratiques pour ceux et celles qui se lancent en maraîchage.
L’un des principes ayant guidé l’élaboration de ce manuel est de partager ce que je connais concrètement et d’expliquer les pratiques horticoles que j’ai moi-même expérimentées durant plusieurs saisons aux Jardins de la Grelinette. L’information présentée ici a le mérite d’être précise et éprouvée. En revanche, l’éventail des méthodes utilisées par d’autres maraîchers biologiques n’y est pas exposé. Il existe plusieurs ouvrages qui traitent de maraîchage biologique et j’invite les lecteurs à consulter d’autres sources, dont celles mentionnées en annexe de ce livre, si tel est leur besoin.
Finalement, il est également important de souligner que les pratiques décrites dans ce manuel, et mises en œuvre dans notre ferme, ne sont pas figées, statiques. Les visites d’exploitations agricoles à l’étranger, les échanges entre producteurs et la lecture de différentes publications nous font parfois découvrir des méthodes plus efficaces et de meilleurs outils. Notre système de production est en constante évolution et nos techniques de travail sont appelées à s’améliorer.
Cela étant dit, je suis convaincu que la personne désireuse de s’établir en maraîchage biologique trouvera dans ce manuel de nombreuses ressources pour l’aider dans son projet. C’est à souhaiter car, finalement, mon espoir est que ce manuel contribue de façon positive à l’essor d’une nouvelle vague de jeunes agriculteurs, inspirés par l’aventure extraordinaire d’avoir une ferme, d’habiter en région et de nourrir les communautés avec des aliments sains.

Small is beautiful

Nous voyons donc une petite révolution en marche un peu partout. Il nous paraît clair que germent aujourd’hui des exemples de faire autrement, des preuves de résistance terrienne axée sur la proximité et marquée par les préoccupations environnementales et les rapports citoyens.

− Hélène Raymond et Jacques Mathé, Une agriculture qui goûte autrement. Histoires de productions locales, de l’Amérique du Nord à l’Europe, 2011

 
PARTOUT DANS LE MONDE, une prise de conscience s’est faite au sujet des méfaits sérieux de l’agriculture industrielle: pesticides, OGM, cancers, industrie agroalimentaire, etc. Cette conscientisation s’est traduite par un engouement pour une agriculture biologique, saine et locale. La renaissance des marchés fermiers et l’arrivée de différentes formules de mise en marché solidaire, comme l’Agriculture soutenue par la communauté (ASC, ou CSA en anglais) au Québec, ou l’Association pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP) en France, répondent au besoin qu’ont les gens de renouer avec ceux qui les nourrissent, en plus de remédier à certains problèmes de qualité.
Au Québec, ces idées se sont surtout développées grâce au concept de «fermier de famille», brillamment développé par Équiterre, un organisme qui chapeaute aujourd’hui l’un des plus importants regroupements de producteurs biologiques et de citoyens solidaires d’une agriculture écologique. Grâce aux différentes formules de mise en marché, il existe aujourd’hui un créneau florissant pour la petite agriculture et l’opportunité est réelle pour de nombreux jeunes (et moins jeunes) de s’établir à la campagne et de faire de l’agriculture leur gagne-pain.
Ma conjointe et moi avons commencé notre carrière d’agriculteurs sur un très petit jardin maraîcher en vendant des légumes destinés à des marchés fermiers et à un projet d’ASC. Nous avions loué un petit terrain d’environ 1000 m2 où nous avons établi un campement temporaire pendant l’été. Il nous a fallu bien peu d’investissements en termes d’outils et d’équipement pour démarrer. Le fait d’être en location nous a également permis de limiter les dépenses, de sorte que notre opération couvrait ses frais en laissant assez d’argent pour investir, passer l’hiver et voyager un peu. À cette époque, nous étions bien heureux de simplement jardiner, et d’en vivre!
Puis est venu un temps où le besoin de nous établir est devenu impératif. Nous ressentions un besoin de sécurité, un désir de bâtir notre maison et de nous enraciner dans notre petite communauté. Ce nouveau départ impliquait que nos jardins génèrent un revenu suffisant pour couvrir les remboursements de la terre, les besoins de la famille et la construction de notre maison familiale.
Plutôt que d’aller vers la mécanisation de nos opérations culturales et de suivre la route d’un maraîchage plus traditionnel, nous pensions qu’il était possible, voire préférable, d’intensifier notre production et de continuer à travailler de manière plus ou moins manuelle. Notre credo était de faire mieux plutôt que de faire plus. Avec cette idée en tête, nous nous sommes mis à la recherche de techniques horticoles et d’outils susceptibles de rendre plus efficace et rentable la culture maraîchère sur petite surface.
Finalement, nos recherches et nos trouvailles, issues de nombreuses expériences, nous ont permis de développer une micro-ferme maraîchère productive et rentable. Nos jardins nourrissent hebdomadairement plus de 200 familles et génèrent suffisamment de revenus pour bien faire vivre notre ménage. Notre stratégie initiale, qui consistait à nous établir avec un système à «basse technologie», nous a permis de limiter les investissements liés au démarrage, de sorte qu’après seulement quelques années d’exploitation, notre entreprise était déjà rentable. Nos charges sont toujours demeurées peu élevées si bien qu’à ce jour, aucune pression financière ne nous étouffe. Comme à nos débuts, notre activité principale est de jardiner, et malgré tous les développements entourant la ferme, notre mode de vie est toujours celui que nous avions choisi au départ. La ferme est à notre service, et non le contraire.
En cours de route, nous avons pris la liberté de nous désigner comme «jardiniers-maraîchers» avec l’idée de mettre de l’avant notre choix de travailler avec des outils manuels. Contrairement aux maraîchers contemporains, nous ne cultivons pas des champs, mais des jardins, et ce, en utilisant très peu de carburants fossiles. L’ensemble de nos activités – la haute productivité sur une petite surface, l’utilisation de méthodes de production intensives, le recours à des techniques de prolongement de la saison et la vente directe dans les marchés publics – s’inscrit dans la tradition maraîchère française, bien que nos pratiques aient également été influencées par celles de nos voisins américains. La plus grande de nos influences est celle de l’Américain Eliot Coleman, que nous avons rencontré à différentes occasions, et de son livre, The New Organic Grower, qui nous a servi de guide à nos débuts. C’est cet ouvrage qui nous aura permis d’entrevoir qu’il était possible de rentabiliser moins d’un hectare en culture. À ce jour, M. Coleman demeure la référence en termes d’expérience et d’innovation en maraîchage diversifié sur petite surface. Nous lui devons beaucoup.